Je voudrais proposer un nouveau topic de critiques parce qu'il y a des films comme ça (prenons un cas extrême) qui semblent nul à chier à la première vision et qui, à la deuxième vision, les conditions s'améliorant, l'âge venant, les carreaux se décrassant, paraissent géniaux. Ou vice-versa. Du coup, on n'est bien obligé de revenir sur son avis initial et donc de retourner sa veste.
J'inaugure le topic avec "
Burn after Reading" des Coen (pour la faire courte, dans le film, Brad Pitt et Frances McDormand tombent sur des fichiers provenant d'un ancien agent de la CIA et décident de s'en servir pour faire chanter ce dernier).
Au cinoche, le film ne m'avait pas paru nul mais somme toute mineur et bardé de personnages tous très cons, ce qui me semblait aboutir à un film assez antipathique.
Grosse erreur : certes les personnages sont tous des crétins mais le film n'est pas mineur chez les Coen : les deux frangins y exposent peut-être de la manière la plus crue dans leur filmographie leur constat de l'influence de la fiction sur la réalité, des mythes sur le comportement des hommes... Chaque personnage se voit comme le héros de son propre film en s'appropriant les clichés d'une culture populaire qu'il assimile comme étant la réalité. Que ce soit Malkovich en espion alcoolique mais qui se voit comme le rebelle qui dit "fuck" à tour de bras comme dans un Tarantino ou Frances McDormand qui se croit dans un roman d'espionnage alors que les "informations" qu'elle détient n'intéresse personne, ou George Clooney qui se croit persécuté par la CIA alors qu'il ne lui arrive rien du tout. La réalisation approche même le pastiche quand Clooney fait son jogging : le voilà filmé de loin en contre-jour, comme observé, avec une musique menaçante en fond : tous les éléments de mise-en-scène classique pour faire monter la tension... alors qu'il ne se passe strictement rien !
Les Coen déjouent ainsi nos propres attentes, nos propres réflexes conditionnés de spectateurs biberonnés aux clichés, et le film se déroule ainsi, dans un ping-pong permanent entre un jeu sur les attentes du spectateur et une mise en lumière du conditionnement des personnages eux-mêmes, qui se fantasment tous comme des figures majeures du monde alors qu'ils n'en sont au mieux que des rebuts insignifiants, comme les interludes à la CIA (où les dirigeants ne comprennent rien à toute cette histoire et se foutent complètement de tout ce petit monde) nous le démontrent.
Et donc c'est sans doute la première fois que les Coen confrontent ces visions du monde aussi frontalement : le fait que les "maîtres-chanteurs" sont employés d'un club de fitness n'est pas innocent, le fait que les écrans sont partout présents (au cinéma, où une comédie romantique débile montre la manière dont Frances McDormand a intégré ce que "doit" être l'amour ; à la télé, qui passe un cours de gym que suit Malkovich qui se rêve en Hercule alors que la caméra nous montre son gros cul) n'est pas innocent non plus : tous sont prisonniers des apparences ; le monde médiatique, la culture populaire gangrènent leur vision d'eux-mêmes et du monde. Et c'est pareil pour nous. Les Coen livrent donc un pamphlet désenchanté qui mérite bien mieux que d'être considéré comme une comédie sympathique.